Définition
Baudelocque
définit sous le terme d’hématome rétro placentaire
(HRP) une entité anatomopathologique : l’hématome
décidual basal, répondant au terme clinique de décollement
prématuré du placenta normalement inséré.
Il est caractérisé anatomiquement par un état hémorragique
allant du petit hématome centimétrique localisé
sur la plaque basale du placenta jusqu’au raptus hémorragique
atteignant toute la sphère génitale et pouvant même
la dépasser. Par sa brutalité, son imprévisibilité
et par la sévérité potentielle de ses complications
materno-fœtales, il représente l’urgence obstétrico-médicale
par excellence.
Fréquence
La fréquence
reste à peu prés stable : autour de 0,4% dans notre région.
La forme complète avec mort fœtale in utero (MFIU) ne représente
plus que 12,8% des HRP.
Classification
Il en existe plusieurs types, elles prétendent toutes déterminer
des degrés de gravité croissante. Elles reposent sur la
présentation clinique, l’état du fœtus, l’existence
de troubles de la coagulation et parfois sur l’étendue
anatomopathologique du décollement. La classification de Sher
est la plus simple et la plus adaptée.
Grade
1 : métrorragies isolées. Diagnostic rétrospectif
sur l’examen du placenta.
Grade 2 : symptomatologie plus complète. Fœtus
vivant.
Grade3 : MFIU. On distingue deux sous groupes :
- Grade 3a : sans trouble de la coagulation.
- Grade 3b : avec troubles de la coagulation.
Facteurs
de risque
Les facteurs
de risque (FDR) classiques sont les suivants :
- Antécédent
d’HRP, de MFIU, de pré-éclampsie, de RCIU d’origine
vasculaire
- HTA
chronique et Néphropathie chronique.
- Pathologie
gravidique vasculaire : RCIU, toxémie gravidique, toxémie
surajoutée (mais probablement pas l’HTA gravidique isolée),
ou non vasculaire : métrorragies (surtout du 3ème trimestre)
et peut être la rupture prématurée des membranes
et la menace d’accouchement prématurée.
- Thrombophilie
(notamment le syndrome des anti-phospholipides mais aussi les autres
états thrombophiliques congénitaux ou acquis).
- tabagisme
ou cocaïnomanie.
- Autres
: HRP traumatiques…
Il est
habituel de lire que 50 % des HRP surviennent dans un contexte vasculaire
et que 50 % d’entre eux surviennent inopinément comme «
un coup de tonnerre dans un ciel serein ». Dans une série
rétrospective portant sur 94 HRP survenus entre 1992 et 2000
au CHU de La Grave, seules 34 % des patientes ne présentaient
aucun FDR en débutant leur grossesse et seules 25 % ne présentaient
pas de complication gravidique à risque. In fine, en combinant
les ATCD et les évènements gravidiques à risques,
plus que 12,8 % des HRP survenaient en dehors de tout FDR identifié.
Près de 50 % des HRP (47,5 %) compliquaient un terrain «
vasculaire » (ATCD ou complication gravidique).
Formes
cliniques
La forme complète
Elle représente
en moyenne 22% des HRP (12,8 % dans notre série). Elle correspond
au grade 3 de la classification de Sher. Le fœtus est mort in utero.
- Début
brutal, rapidement progressif, marqué par une douleur abdominale
intense (crampe, coup de poignard)
Elle siège au niveau de l’utérus et irradie vers
les fosses lombaires, la région dorsale ou crurale. Elle est
permanente, suivie plus ou moins rapidement par une hémorragie
peu importante de sang noir. Le palper est difficile en raison d’une
hyperesthésie cutanée. Il existe une contracture permanente
évoquant un «utérus de bois ».
- Battements
cardiaques fœtaux absents.
- Le
toucher vaginal retrouve la dureté ligneuse de l’utérus
au niveau du col et du segment inférieur (sébille de
buis).
- L’augmentation
de la hauteur utérine entre deux examens traduit l’évolutivité
de l’HRP.
La forme incomplète
Les
formes modérées
Elles correspondent
aux grades I et II de la classification de Sher. Selon W.Hurd, toute
patiente présentant au moins deux des quatre signes suivants
est à considérer comme un HRP jusqu’à preuve
du contraire. L’absence d’anomalies du RCF et l’absence
d’hématome visualisé à l ‘échographie
ne peut, en aucun cas, exclure le diagnostic.
- Métrorragies
(78 % des cas)
- Douleurs
dorsales, ventrales permanentes (66 %)
- Anomalies
du RCF (60 %)
- Anomalies
de la contractilité utérine : tachysystolie, hypersystolie,
hypertonie (34 %)
Toujours
dans notre étude rétrospective sur 8 ans : 2/3 des HRP
associaient au moins 2 des 4 signes de Hurd. Dans ces cas le diagnostic
était évoqué dans prés de 90% des cas. L’association
métrorragies+douleur n’était présente que
dans 26,6 % des cas et 20,2 % des HRP ne présentaient ni douleur
ni métrorragie. Notons que 20 % de nos 25 HRP rétrospectifs
et que 60% des HRP survenus chez des patientes transférées
(avec HRP diagnostiqué dés l’admission) présentaient
aussi 2 des 4 signes. Ils étaient présents avant le transfert
pour ces patientes. Cela explique sans doute les 50 % de pertes fœtales
(MFIU + décès néonataux précoces) chez ces
patientes contre 25 % dans l’ensemble de la série.
Les formes trompeuses
Elles représenteraient
prés de la moitié des HRP. Le principal risque de ces
formes trompeuses, sans souffrance fœtale initiale, est de méconnaître
le décollement : le risque de MFIU serait donc plus important
que dans les formes typiques. Le tableau clinique peut revêtir
initialement l’aspect :
- D’une
MAP ou d’un début de travail (méfiance en cas
de contexte vasculaire). Il est impératif de faire des enregistrements
du RCF longs et répétés.
- D’une
souffrance fœtale aiguë inexpliquée ou d’une
MFIU inaugurale.
- D’anomalies
au cours du travail : métrorragies, anomalie de la dynamique
utérine, troubles du RCF.
Il existe
par ailleurs des formes :
- Associées
à un placenta praevia (diagnostic écho).
- Chroniques
: parfois très précoces au 1er et 2nd trimestre, parfois
diagnostiquées uniquement à l’anatomopathologie.
Dans certaines conditions il est possible de faire un traitement conservateur
afin d’atteindre la viabilité du fœtus.
Examens
complémentaires
Ils se
conçoivent seulement dans les formes modérées,
atypiques ou chroniques. Lorsque le diagnostic est évoqué
il est urgent d’entamer sans retard la prise en charge.
Biologie
Aucun examen
biologique n’a de sensibilité ni de spécificité
suffisamment fiable pour que l’on recommande son utilisation.
Echographie
La sensibilité
de l’échographie est fonction du contexte clinique. Dans
notre série, lorsque l’HRP était évoqué,
un balayage échographique rapide (vérification des BCF)
visualisait un hématome dans 50 % des cas. Dans les formes plus
frustres, notamment sans trouble du RCF, la visualisation d’une
image anormale de la plaque basale n’était étiquetée
HRP que dans 25 % des cas. C’est dire notre difficulté
de « croire en l’HRP » en l’absence de retentissement
fœtal…Et pourtant c’est le cas de 42,2 % de nos HRP
! Retenons que :
- L’échographie
ne se conçoit que pour vérifier les BCF et dédouaner
un placenta praevia, a condition de pouvoir la réaliser sur
place, sans perte de temps.
- L’absence
de visualisation d’un hématome ne doit pas faire rejeter
le diagnostic d’HRP.
- L’échographie
ne doit, en aucun cas, retarder la prise en charge
Diagnostic
différentiel
Nous ne
ferons que les citer :
- Le placenta
praevia ;
- La
rupture utérine ;
- L’hémorragie
de Benkiser ;
- L’hématome
décidual marginal ;
- L’hémorragie
d’origine cervicale ;
- Les
métrorragies inexpliquées ;
- Les
douleurs abdominales (appendicite, colique néphrétique...).
Les
complications
Etat de choc
L’hypovolémie
est constante.
L’état de choc est longtemps compensé et ne se complète
souvent qu’au décours de la délivrance. Le risque
est majoré par les troubles de la coagulation, l’inertie
utérine et les lésions des parties molles.
Troubles de la CRASE
L’HRP
est la principale cause des coagulopathies de consommation obstétricale.
La CIVD associe un fibrinogène< 1 gr /l, des plaquettes<100000
et un TP < 70%. L’HRP se complique de CIVD dans 10% des cas,
le plus souvent dans un contexte de MFIU (80 %). Dans notre série,
2/3 des HRP de grade 3 développaient une CIVD contre 2,4 % en
cas de grade 1 ou 2. L’incidence de la CIVD est superposable à
celle retrouvée dans la littérature : 10,6 %.
Hémorragie de la délivrance
Elle est
secondaire à une inertie et complique 20 % des HRP environ. Elle
survient surtout dans un contexte de CIVD. Dans notre série,
2/3 des HRP de grade 3 se compliquaient d’une hémorragie
de la délivrance contre 13 % en cas de fœtus vivant.
L’utérus de Couvelaire
Dans les
formes graves l’hématome s’étend au myomètre
disséquant les fibres musculaires. L’utérus conserve,
pour un temps au moins, sa contractilité. Une extraction à
ce stade permet d’éviter les séquelles, sans nécessité
d’hystérectomie d’hémostase. Par contre, si
le phénomène se poursuit, la séreuse puis les paramètres
et l’ensemble du pelvis peut se disséquer posant alors
de réelles difficultés d’hémostase. Ce tableau
peut conduire à la rupture utérine.
Autres complications
Ce sont
des complications à distance secondaires à l’état
de choc et à la CIVD. Elles sont dominées par l’oligoanurie.
Elles sont le plus souvent transitoires, mais peuvent aboutir à
une défaillance anoxique polyviscerale fatale.
Conduite
à tenir et traitement
Trois objectifs
doivent être atteints.
- Traiter
le choc et lutter contre l’hypovolémie ;
- Evacuer
l’utérus ;
- Corriger
les éventuels troubles de la coagulation.
Dés
l’admission il faut :
- apprécier
le retentissement fœtal avec la recherche des BCF.
- apprécier
le retentissement maternel : tension artérielle et pouls (monitorage),
état de conscience (agitation ou au contraire torpeur), pâleur
cutanéo-muqueuse, évaluation de l’importance de
l’hémorragie…
- prévenir
et réunir l’équipe de garde au complet (obstétricien,
anesthésiste, pédiatre)
- conditionner
la patiente :
- pose
de deux voies veineuses de bon calibre ;
- pose
d’une sonde urinaire (en vue d’une extraction ou pour
surveiller la diurèse horaire) ;
- Prélever
un bilan sanguin de départ (groupe sanguin phénotypé,
RAI, NFS plaquettes, BH TP TCA Fibrinogène, Bilan Hépatique,
BES) ;
- Mettre
en réserve des culots globulaires.
Le traitement médical
Lutte contre l’hypovolémie
C’est
un élément essentiel, elle doit débuter sans retard.
Elle débute par l’injection de macromolécules puis
en fonction des besoins d’albumine, de plasma frais, de culots
globulaires.
Lutte contre les troubles de la CRASE
Guidée
par le 1er bilan : Clottagen®, concentrés plaquettaires,
PFC.
Modalités
d’analgésie ou d’anesthésie
L’anesthésie
loco-régionale est de principe contre-indiquée, en raison
des troubles de la crase prévisibles. En cas de césarienne,
l’anesthésie générale est recommandée.
En cas de MFIU et de tentative d’expulsion par voie basse, l’analgésie
est assurée par des morphiniques.
Le traitement obstétrical
Le traitement
obstétrical dépend de l’age gestationnel, de l’état
du fœtus et de celui de la mère.
Dans les formes complètes avec MFIU
Le risque
de CIVD et d’hémorragie de la délivrance est majeur.
S’il reste vrai que l’évacuation de l’œuf
doit être la plus rapide possible, les avis divergent quant au
délai acceptable pour une expulsion par voie basse. Dans 80 %
des cas, le travail est rapide, autorisant une expulsion « à
moindre risque ». Dans la littérature le délai d’attente
« raisonnable » varie entre 4 et 18 heures selon les auteurs
en fonction de l’état maternel, du bilan d’hémostase
et de l’imminence prévisible de l’accouchement. Dans
notre série, 2/3 des patientes ont expulsés par voie basse,
dans un délai moyen de 4 h. La moitié d’entre-elles
étaient en CIVD. Ces dernières ont accouché en
3 h en moyenne. La césarienne dans ce contexte est difficile
et à haut risque hémorragique (risque de décompensation
d’un état hémodynamique instable, difficultés
d’hémostase).
- En cas
de voie basse :
En pratique il convient de rompre la poche des eaux dés que
possible. Le travail sera au besoin dirigé par une perfusion
très prudente d’ocytociques. L’accouchement doit
être le moins traumatique possible. Si l’épisiotomie
est nécessaire sa suture doit être rapide. La DARU est
systématique de même qu’une vérification
des parties molles (col vagin) sous valve, car toute spoliation sanguine
supplémentaire peut faire basculer la situation chez ces femmes
jeunes qui compensent longtemps. Dans le cas d’un utérus
cicatriciel, les moyens de surveillance actuels (tocographie interne)
permettent de limiter les risques de rupture utérine. C’est
l’évolution du travail après la RPDE et les bilans
biologiques horaires qui doivent orienter la conduite à tenir.
- En
cas de césarienne :
Il faut éviter les plans de décollement (préférer
un Stark ou une médiane à un Pfannenstiel) et faire
une hémostase soigneuse.
Dans
les formes avec enfant vivant
Dés
que l’on se trouve devant au moins deux des signes de W.Hurd,
il faut extraire le fœtus dans les plus brefs délais. En
cas de prématurité, c’est une contre-indication
au transfert de la patiente.
- Le
plus souvent par césarienne (95 % des cas dans notre série).
- Parfois
par voie basse, si l’accouchement est imminent (HRP en fin de
travail : 5 %).
Lorsque
la viabilité du fœtus n’est pas atteinte ou que le
poids de celui ci est < 750 g et si l’état maternel
est satisfaisant, on pourra éventuellement envisager (sous haute
surveillance) un traitement conservateur. Parfois, dans certaines formes
chroniques, cela permet d’atteindre un délai où
l’on pourra reconsidérer une extraction après maturation
pulmonaire fœtale par corticothérapie. Il est bien entendu
que si la viabilité ne peut être « raisonnablement
» atteinte ou si l’état maternel se dégrade,
il faudra décider d’interrompre la grossesse.
Conclusion
Si la
fréquence des HRP reste stable (≈ 0,4 % dans notre maternité),
sa présentation clinique s’est modifiée au profit
des formes frustres. La forme complète avec MFIU ne correspond
plus qu’à moins de 15% des HRP, alors qu’elle représentait
entre 30 et 50% il y à 20 à 30 ans ; Cette évolution
est sans doute en rapport avec une meilleure prise en charge des grossesses
et à des décisions d’extraction précoce avant
même que ne survienne l’HRP (pré-éclampsies
sévères avec extraction programmée à 34
SA, déclenchement ou césarienne programmés parfois
– quand cela est raisonnable- avant la date anniversaire du précédant
HRP…).Les complications sont dominées par la CIVD (10 %)
et l’inertie utérine (20 %)responsables d’hémorragies
de la délivrance. Elles surviennent surtout dans les HRP de grade
3. L’HRP reste cependant l’une des premières causes
de mortalité périnatale. Le taux de « pertes fœtales
» varie entre 20 et 30%. Réduire encore l’incidence
et les complications de l’HRP implique :
- Un
meilleur dépistage des populations à risques.
- Une
surveillance intensive de ces patientes, volontiers en hospitalisation
pour les patientes ayant des antécédents d ‘HRP
et de MFIU. Le devenir périnatal est intimement lié
au lieu de l’accident.
- Une
sensibilisation des équipes aux formes atypiques ou débutantes.
Dés l’apparition de deux signes de W.Hurd la patiente
doit être prise en charge comme un HRP débutant. Dans
notre étude rétrospective les patientes transférées
ont eu la plus forte mortalité périnatale (67 %).
- La
mise en route de nouvelles études dans le domaine de la prévention
(traitement préventif par l’aspirine à 160 mg
plutôt qu’à 100 mg ?)
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