Au cours
de la grossesse, la fréquence de l’hypothyroïdie serait
de 2 à 3 %, variable selon les critères de définition
(TSH plus ou moins élevée, T4 libre normale ou abaissée),
l’apport iodé de la population et le contexte clinique
(fréquence multipliée par 3 à 5 en cas de maladie
auto-immune associée tel qu’un diabète de type 1).
L’hypothyroïdie est le plus souvent secondaire à une
carence iodée (besoins quotidiens de 150 à 200 mg/j au
cours de la grossesse) ou à une thyroïdite chronique (présence
d’anticorps anti-thyroïdiens chez plus de 50 % des femmes
présentant une hypothyroïdie gravidique). Plus rarement,
elle est secondaire à une thyroïdectomie totale (maladie
de Basedow, cancer thyroïdien différencié), ou à
une cause médicamenteuse (anti-thyroïdiens de synthèse,
amiodarone, lithium).
Au cours de la grossesse :
- Chez
la mère, il existe une augmentation physiologique de la clairance
rénale de l’iode et un transfert trans-placentaire de
l’iodure alors qu’il existe une stimulation de la thyroïde
maternelle secondaire à une augmentation de la concentration
plasmatique de la Thyroxine Binding Globuline (TBG) responsable d’une
augmentation du pool circulant des hormones thyroïdiennes, à
l’action de l’hCG dont la concentration est maximale à
la fin du premier trimestre, à l’augmentation du catabolisme
des hormones thyroïdiennes liée à l’activité
de la désiodase de type III placentaire.
- Chez
le fœtus, les hormones thyroïdiennes proviennent du transfert
trans-placentaire de la T4 maternelle et de la production de la thyroxine
(T4) par la thyroïde fœtale après la fin du premier
trimestre de grossesse.
Carence
iodée et grossesse
Les études
épidémiologiques récentes démontrent la
persistance d’une carence iodée modérée chez
les femmes enceintes en France et en particulier en Midi-Pyrénées.
Cette carence iodée va entraîner des altérations
thyroïdiennes fonctionelles et morphologiques maternelles et fœtales.
- Chez
la mère, il existe une hypothyroxinémie relative, une
sécrétion préférentielle de T3 avec une
augmentation du rapport molaire T3/T4, une augmentation de la concentration
de la TSH au cours de la deuxième moitié de la grossesse,
une augmentation de la concentration de la thyroglobuline, une augmentation
du volume thyroïdien à la naissance corrélée
à l’importance de la carence iodée au cours du
premier trimestre de la grossesse.
- Chez
le fœtus, la glande thyroïde est plus sensible à
la carence iodée que la thyroïde maternelle. Il existe
une hypertrophie thyroïdienne ou un goitre et une hypothyroïdie
secondaire au défaut de transfert trans-placentaire de T4 et
à une diminution de la synthèse hormonale par la thyroïde
fœtale.
Par ailleurs,
au cours de la grossesse, la carence iodée va entraîner
des troubles du développement cérébral et du potentiel
intellectuel responsable d’une diminution du QI chez les enfants,
probablement secondaire à une hypothyroïdie fœtale
modérée et transitoire.
Au cours de la grossesse, un apport iodé de 150 à 200
mg par jour entraîne une correction des anomalies fonctionnelles
et morphologiques chez la mère et le fœtus, et prévient
l’apparition des troubles neuro-psychiques chez les enfants. À
noter que le sel iodé ne peut constituer un apport iodé
suffisant chez les femmes enceintes et qu’une supplémentation
par 100 à 200 mg/j d’iodure de potassium, sans effet délétère
rapporté chez la mère et le fœtus, devrait être
proposé à toutes les femmes enceintes.
Thyroïdite
chronique et grossesse
La thyroïdite
chronique d’Hashimoto est la plus fréquente des affections
auto-immunes, et 5 à 10 % des femmes en période d’activité
génitale ont des anticorps anti-thyroïdiens (anti-TPO, anti-Tg)
positifs. Plus de 50 % des femmes présentant une hypothyroïdie
au cours de la grossesse ont des anticorps anti-thyroïdiens à
un titre significatif.
La thyroïdite chronique peut être responsable :
- d’anovulation
et de troubles des règles et donc d’une infertilité
- de
fausses couches spontanées
- de
complications obstétricales (anémie, pré-éclampsie,
avortement précoce, accouchement prématuré, hémorragie
du post-partum) d’autant plus fréquentes que l’hypothyroïdie
est importante
- d’altérations
des paramètres fonctionnels thyroïdiens : malgré
une diminution significative du taux des anticorps anti-TPO au cours
de la grossesse chez la mère on note une augmentation de la
concentration de la TSH au cours de la deuxième moitié
de la grossesse ou une hypothyroxinémie (50 % des femmes ont
une T4 libre basse à l’accouchement) témoignant
d’une diminution de la réserve fonctionnelle thyroïdienne,
une augmentation de la fréquence des épisodes de thyroïdite
silencieuse du post-partum. Chez le fœtus, alors que les anticorps
anti-thyroïdiens franchissent le placenta et n’ont pas
de cyto-toxicité pour les cellules thyroïdiennes fœtales,
il existe une hypothyroxinémie secondaire à la diminution
de la concentration de la T4 libre d’origine maternelle.
- De
troubles du développement neuro-intellectuel des enfants. Les
hormones thyroïdiennes jouent un rôle important au cours
des différentes étapes du développement cérébral
humain, et ce dès les premières semaines de la vie fœtale.
L’étude de Mann dans les années 1970 montrait
qu’une hypothyroïdie diagnostiquée au cours du 2ème
trimestre de la grossesse entraînait une diminution significative
des capacités intellectuelles chez les enfants âgés
de 4 à 7 ans. Le quotient intellectuel (QI) était inférieur
à 80 chez 24 % des enfants nés de femmes hypothyroïdiennes
(10 % chez les enfants nés de mères euthyroïdiennes).
Un traitement par l’hormonothérapie thyroïdienne
prévenait l’apparition des conséquences de l’hypothyroïdie
sur le développement intellectuel des enfants. En 1999, Haddow
et coll rapportaient une diminution des performances intellectuelles
chez les enfants âgés de 7 à 9 ans nés
de mères présentant une hypothyroïdie (moyenne
de TSH à 13 mU/L) au cours du 2ème trimestre de la grossesse
soit non diagnostiquée et non traitée, soit traitée
de façon inadéquate. L’hypothyroïdie était
secondaire à une thyroïdite chronique auto-immune chez
77 % des patientes. Le QI des enfants nés de femmes hypothyroïdiennes
non traitées était significativement diminué
(100 versus 107), alors que le QI des enfants nés de femmes
hypothyroïdiennes traitées était comparable à
celui des enfants nés de femmes euthyroïdiennes (111 versus
107). À noter que 19 % des enfants nés de mères
présentant une hypothyroïdie subclinique au cours de la
grossesse avaient un QI inférieur à 85 (5 % pour les
enfants nés de femmes euthyroïdiennes). Enfin il existe
une corrélation entre la sévérité de l’hypothyroïdie
maternelle et la diminution du QI chez les enfants âgés
de 7 à 9 ans suggérant une relation entre l’importance
d’une hypothyroïdie au cours de la première moitié
de la grossesse et l’apparition des anomalies du développement
intellectuel de ces enfants. À noter que l’étude
récente de Smit montre qu’une hypothyroïdie au cours
de la grossesse entraîne une diminution transitoire des capacités
intellectuelles chez les enfants âgés de 6 et 12 mois
alors que l’évaluation neuro-intellectuelle est normale
à l’âge de 2 ans. Enfin, Pop dans ses études
conduites en Hollande a d’abord rapporté une diminution
du QI chez les enfants nés de femmes euthyroïdiennes ayant
des anticorps anti-thyroïdiens à un titre significatif
à la 32ème diminution de la T4 libre maternelle à
la 12ème semaine de grossesse augmentait (x 5,8) le risque
de retard intellectuel au cours de la première année
de vie. Il existait une corrélation entre la diminution de
la T4 libre maternelle à la 12ème semaine de grossesse
et l’importance du déficit des capacités psycho-intellectuelles
évaluées au cours du 10ème mois de vie.
Au total,
au cours de la grossesse une hypothyroïdie et une hypothyroxinémie
maternelles secondaires à une thyroïdite chronique entraînent
des anomalies du développement neuro-psychique des enfants, retrouvés
dès la fin de la première année de vie et pouvant
persister jusqu’à l’âge de 10 ans. Les études
suggèrent qu’un traitement par une hormonothérapie
thyroïdienne (normalisant la concentration maternelle de TSH) entraîne
un développement neuro-psychique fœtal normal avec une normalisation
des capacités intellectuelles chez les enfants âgés
de 4 à 10 ans.
En
pratique
Il faut
insister sur l’importance de la prévention d’une
hypothyroïdie ou d’une hypothyroxinémie au cours de
toute grossesse afin de prévenir leurs conséquences sur
le développement neuro-psychique des enfants par :
- une
supplémentation en iode (besoins de 150 à 200 mg quotidiens
pendant toute la grossesse et l’allaitement) chez toute femme
enceinte.
- une
adaptation du traitement substitutif par la lévothyroxine chez
toute femme présentant une hypothyroïdie antérieure
à la grossesse. La posologie de lévothyroxine doit être
augmenté en moyenne de 30 à 50 % (selon la réserve
fonctionnelle thyroïdienne). Une surveillance régulière
(au moins mensuelle) de la TSH doit être instauré au
cours de la grossesse pour adapter le traitement par la lévothyroxine.
- un
diagnostic d’une hypothyroïdie, le plus souvent, sub-clinique,
au cours de la grossesse.
- la
mise en route d’un traitement par la lévothyroxine chez
une femme enceinte dont le bilan thyroïdien retrouve une valeur
de la TSH ≥ à 2 mU/L et la présence d’Ac
anti-TPO à un titre significatif au cours du premier trimestre
de la grossessse.
- le
dépistage d’une thyroïdite chronique auto-immune
chez les femmes en période d’activité génitale
ou enceinte si l’interrogatoire retrouve des antécédents
personnels ou familiaux de dysthyroïdie ou de maladies auto-immunes
(diabète de type 1).
Conclusion
L’acquisition
récente de ces connaissances sur le retentissement de l’hypothyroïdie
et de l’hypothyroxinémie secondaire à une carence
en iode ou à une thyroïdite chronique au cours de la grossesse
devrait permettre de prévenir l’apparition de leurs conséquences,
en particulier sur le développement neuro-psychique des enfants.
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