Introduction
La thyroïdite
du post-partum (TPP) correspond au développement d’un processus
auto-immun avec infiltrat lymphocytaire intra-thyroïdien et production
d’anticorps anti-thyroïdiens, essentiellement dirigés
contre la thyropéroxydase, enzyme -clé de l’hormonogénèse.
L’auto-immunité peut être déjà présente
avant la grossesse ou bien apparaît de novo à l’occasion
de celle-ci.
Les manifestations cliniques sont parfois très discrètes
au point de passer inaperçues, ou d’être mises sur
le compte de troubles banals après un accouchement.
Ceci explique la longue méconnaissance de cette pathologie, et
les variations des chiffres concernant sa prévalence.
D’après les diverses études publiées, la
prévalence varie selon les pays de 1 à 16,7 %. Peu d’études
ont été effectuées en France, elles permettent
de situer la prévalence de la TPP autour de 5 %. Ces importantes
variations selon les pays n’ont pas reçu d’explication
précise : terrain génétique différent, facteurs
d’environnement tels l’apport iodé ou le tabagisme?
L’influence de l’apport iodé n’est pas évidente.
La prévalence est pratiquement identique en France, zone de carence
légère, à celle de 5,5% trouvée au Japon,
zone de fort apport iodé (2). La supplémentation iodée
dans les zones déficientes ne prévient pas l’apparition
de TPP (13).
Le rôle favorisant du tabac a été récemment
remis en cause, mais reste communément admis compte tenu des
altérations de la régulation immunitaire dues au tabac
Présentation
clinique
Dans les
mois qui suivent l’accouchement, l’atteinte thyroïdienne
peut être, soit silencieuse, soit avoir une traduction clinique.
Même sans symptomatologie fonctionnelle, un goitre de volume modéré
sera fréquemment noté.
L’hyperthyroïdie se manifeste en général assez
précocement, entre la sixième semaine et le troisième
mois. L’intensité des symptômes est très variable,
et les formes frustes peuvent ne pas être diagnostiquées.
L’évolution est pratiquement toujours favorable en quelques
semaines, sans nécessiter d’autre traitement que purement
symptomatique. On prescrira un béta-bloquant, de préférence
non cardio-sélectif (propranolol en particulier).
Deux diagnostics sont à éliminer avant de retenir le diagnostic
de TPP et d’en envisager le traitement: la dépression du
post-partum et la maladie de Basedow.
La confusion avec une dépression du post-partum est possible
lorsque la symptomatologie est dominée ou uniquement représentée
par les manifestations neuropsychiques de la thyrotoxicose. La date
d’apparition des deux affections est semblable, à partir
de la fin du premier mois qui suit l’accouchement. Une analyse
clinique minutieuse est indispensable, certains signes sont communs
aux deux affections, comme la labilité émotionnelle, l’anxiété,
l’insomnie et l’asthénie. La présence de signes
d’auto-dépréciation, de sentiment de culpabilité
d’être une mauvaise mère, d’incapacité
à élever son enfant sont plus spécifiques de la
dépression. Ces signes se rencontreront dans les formes caractéristiques
déjà assez sévères. Dans beaucoup d’autres
cas, les symptômes ne permettront pas de distinguer les deux affections,
et seule la réalisation d’un bilan thyroïdien révèlera
l’hyperthyroïdie.
Il importe encore plus de ne pas conclure à une hyperthyroïdie
par TPP lorsqu’il s’agit d’une authentique maladie
de Basedow. Il est bon de rappeler à ce sujet que, parmi les
cas décrits par von Basedow dans son article princeps sur le
«goitre exophtalmique», certains concernaient de récentes
accouchées (4). Cliniquement, la présence de signes ophtalmologiques,
un goitre soufflant traduisant son hypervascularisation, sont des éléments
en faveur de la maladie de Basedow qui sera confirmée par les
examens complémentaires (voir infra).
Dans la plupart des cas d’hyperthyroïdie due à une
TPP, le retour à l’euthyroidie se fera en quelques semaines.
Cette forme de TPP est rencontrée dans 30 % des cas.
Dans 30 % supplémentaires des cas de TPP, l’hyperthyroïdie
sera suivie d’une phase plus ou moins longue d’hypothyroïdie
(au maximum 6 mois en général) qui se terminera par un
retour à l’euthyroïdie. Exceptionnellement l’hypothyroïdie
sera définitive (voir ci-dessous) et nécessitera de maintenir
le traitement substitutif.
Dans 40 % des cas, l’hypothyroïdie sera la première
manifestation d’une TPP. Son apparition est souvent plus tardive
que celle de l’hyperthyroïdie. L’expression clinique
parfois assez fruste de cette hypothyroïdie peut conduire à
une confusion avec un état de fatigue banal après un accouchement
ou à une dépression du post-partum. Une authentique dépression
peut s’associer à cette forme de TPP, et la recherche de
signes évocateurs sera là aussi de première importance.
On instituera un traitement par L-thyroxine qui sera maintenu pendant
au moins 6 mois, voire 12 mois. Qu’elle soit précédée
ou non d’une phase d’hyperthyroïdie, l’hypothyroïdie
disparaîtra dans 90 à 95 % des cas. Afin de confirmer cette
évolution, on arrêtera le traitement thyroxinique (ou l’on
diminuera la dose de moitié), et un contrôle de la TSH
sera réalisé 6 à 8 semaines plus tard.
Les relations entre TPP et dépression du post-partum ont fait
l’objet d’un certain nombre de conclusions contradictoires.
Pour Harris et coll.(5) il existe une corrélation positive entre
la présence d’Ac-TPO et l’incidence de la dépression,
cette corrélation est retrouvée dans la série de
Kuijpens et coll. (10) qui estiment que ces anticorps sont des marqueurs
prédictifs de dépression du post-partum. Ces deux études
insistent sur le fait que la dépression peut se rencontrer même
en l’absence de signes de dysfonction thyroïdienne. Ceci
est en contradiction avec les conclusions de Hayslip et coll. (6) et
de Pop (17) qui ne trouvent de corrélation positive significative
entre dépression et TPP que si cette dernière s’accompagne
d’hypothyroïdie. Il faut remarquer que l’hypothyroïdie
primitive, non liée à la grossesse, est génératrice
de dépression, ce qui diminue la pertinence de ces deux études.
Enfin, contredisant toutes ces publications, celle de Kent et coll.
(7) et celle de Lucas et coll. (15) ne trouvent aucune prévalence
particulière de la dépression au cours de la TPP. Dans
cette dernière étude, une corrélation positive
entre TPP et dépression n’est retrouvée que chez
les patientes ayant des antécédents non gravidiques de
dépression.
S’il est donc bien difficile de conclure sur le plan purement
scientifique, et malgré l’exigence actuelle de n’accorder
de crédit qu’à la «médecine basée
sur des preuves», du point de vue pratique : tout symptôme
suggérant une dépression justifie une recherche de TPP.
Examens
complémentaires
Bien entendu,
la mesure de la TSH et de la T4 libre sera réalisée en
présence de tout signe clinique évocateur. Doit-on l’effectuer
de façon systématique ? Sans signe clinique d’appel
et sans notion de positivité des Ac-TPO (ou éventuellement
des Ac-Tg), le bénéfice à espérer est nul,
et aucune société savante ne recommande la recherche systématique
de TPP. La présence d’Ac-TPO pré-gravidiques, ou
découverts au cours de la grossesse, n’a qu’une valeur
prédictive de 33% selon Kuijpens et coll. (9); de plus, leur
absence ne garantit pas l’intégrité thyroïdienne
après l’accouchement. Ceci explique que les avis divergent
sur l’indication ou non à rechercher systématiquement
une TPP en présence d’Ac-TPO.
La proposition récente de Stagnaro-Green (18) semble raisonnablement
acceptable. On ne réalisera une mesure de la TSH, de la T4 libre
et des Ac-TPO que chez les femmes présentant un risque de TPP
: diabète de type 1 (chez lesquelles l’incidence des TPP
est de 25%), autre pathologie auto-immune non thyroïdienne personnelle
ou familiale (pas d’évaluation précise du supplément
de risque), épisode antérieur de TPP (75% de risque de
rechute de TPP) et signes de dépression. L’auteur y ajoute
la positivité des Ac-TPO et la notion de fausses couches, circonstances
plus discutées par d’autres.
La mise en évidence d’anticorps anti-thyroïdiens dirigés
contre la thyropéroxydase (Ac-TPO) et contre la thyroglobuline
(Ac-Tg) signe le processus dysimmunitaire sous-jacent.
Toutefois, ces anticorps sont communs à toute la pathologie auto-immune
thyroïdienne, et ne différencieront pas une TPP d’une
maladie de Hashimoto pré-existante ou d’une maladie de
Basedow du post-partum. En cas d’hyperthyroïdie, la présence
d’anticorps dirigés contre le récepteur de la TSH
est un argument fort en faveur de la maladie de Basedow, surtout depuis
l’usage des nouvelles trousses de dosage.
L’échographie thyroïdienne conventionnelle n’est
pas plus discriminative, elle montrera dans tous les cas une hypoéchogénicité
assez irrégulière. Son seul intérêt est de
mesurer le volume thyroïdien. Par contre, l’écho-döppler
permet de différencier TPP et maladie de Basedow du post-partum,
révélant une faible vascularisation thyroïdienne
dans la première qui contraste avec une intense hypervascularisation
dans la seconde.
En cas de doute, et si la patiente n’allaite pas, on pourra demander
une scintigraphie thyroïdienne. Dans la TPP, on observe un refus
de captage isotopique, à l’inverse il existe une très
forte fixation dans la maladie de Basedow.
Evolution
à long terme
Le caractère
bénin de la TPP suggéré par la guérison
obtenue dans 90 à 95 % des cas doit être nuancé
par l’évolution au long cours.
Après une TPP guérie, une nouvelle atteinte est observée
dans 75 % des cas lors des grossesses suivantes (11). Ceci justifie
la surveillance thyroïdienne systématique dans de tels cas,
au cours, puis au décours de la grossesse.
En réalité, la guérison clinique masque la persistance
du processus auto-immun qui se développe au sein de la thyroïde.
Cette évolutivité cryptique va se traduire pendant la
phase d’apparente guérison par une persistance de l’hypoéchogénicité
thyroïdienne et par un défaut d’organification de
l’iode avec test de décharge iodé au perchlorate
positif (test également positif dans la thyroïdite de Hashimoto).
Dans de nombreux cas «guéris», la valeur de la TSH
se trouve à la limite supérieure de la normale. Parfois
même, la TSH est légèrement élevée
malgré une T4 libre normale, ce qui permet de retenir le diagnostic
d’hypothyroïdie fruste ou infra-clinique. Les conséquences
à long terme de cette hypothyroïdie fruste font encore l’objet
de discussions, mais chez la femme jeune, il peut se traduire par une
relative infertilité secondaire, des fausses couches et une insuffisance
d’apport en hormone thyroïdienne au fœtus en cas de
grossesse avec les conséquences que l’on sait (voir l’exposé
du Pr Philippe CARON).
Enfin, chaque année une hypothyroïdie authentique va s’installer
chez 3,6 % des patientes considérées comme définitivement
guéries (1). Cette incidence annuelle a été appréciée
grâce à une étude menée sur 5 ans, et rien
ne permet d’extrapoler l’évolution thyroïdienne
à plus long terme. Toutefois, il faut remarquer que cette incidence
est la même que celle des patients présentant des anticorps
antithyroïdiens par thyroïdite de Hashimoto. Il est logique
d’imaginer que chez les patientes qui présentent une persistance
d’anticorps anti-thyroïdiens après guérison
d’une TPP, le risque d’hypothyroïdie ultérieure
persiste indéfiniment.
Ces faits justifient donc une surveillance prolongée par une
mesure de la TSH. Actuellement, aucune étude ne permet de fixer
la périodicité de cette évaluation, les suggestions
vont d’un contrôle annuel à seulement un tous les
cinq ans. En fait, l’incidence de l’hypothyroïdie secondaire
est d’autant plus élevée que l’est le titre
des Ac-TPO. Partant de cette notion, on peut suggérer de moduler
la surveillance en fonction du taux des Ac-TPO évalués
au 12° mois du post-partum : TSH annuelle si les Ac-TPO sont très
élevés, TSH bisannuelle en cas de persistance d’Ac-TPO
à des taux modérés, et TSH tous les 5 ans en l’absence
d’Ac-TPO. Nous devons attirer l’attention du lecteur sur
le caractère totalement personnel de cette proposition
Physiopathologie
Elle n’est
pas parfaitement connue, mais personne ne conteste la nature auto-immune
de la TPP, ni sa grande similitude avec la maladie de Hashimoto, tant
dans sa présentation biologique que dans ses aspects anatomo-pathologiques
(16).
Une prédisposition génétique est suggérée
par la prédominance de certains haplotypes du système
HLA, comme DR-3, DR-4 ou DR-5. Des variants des gènes de régulation
des lymphocytes T à l’activité constitutive réduite
pourraient être impliqués. Ce serait le cas de CTLA-4 (antigène
4 des lymphocytes T cytotoxiques), mais la preuve de l’existence
de variants du gène de CTLA-4 exprimant une protéine à
activité réduite chez les femmes ayant présenté
une TPP reste à démontrer (16).
Selon certains auteurs, cette prédisposition génétique
est responsable d’une thyroïdite de type Hashimoto évoluant
à bas bruit avant la grossesse. La preuve de ce concept semble
fournie par la constatation ante-partum d’une augmentation des
cytokines produites par les lymphocytes Th1 et Th2 chez les femmes qui
développeront ultérieurement une TPP (13).
C’est l’état gravidique qui serait la cause de l’amplification
du processus immun sous-jacent. Par quel(s) mécanisme(s) exact(s)
la grossesse est-elle responsable de cette amplification ?
On invoque le rebond immunitaire qui suit l’accouchement. Un déficit
de sécrétion cortisolique pendant la grossesse diminuant
l’habituelle tolérance immunitaire de cette période
a été suggéré (8). Enfin, séduisante
mais restant au stade de l’hypothèse, la possibilité
d’une responsabilité du chimérisme fœtal est
également évoquée depuis peu (3).
L’intérêt pratique de ces aspects physiopathologiques
est de replacer la TPP dans une perspective de l’existence d’un
trouble profond de la régulation immunitaire. Ceci explique que
cette pathologie va s’observer avec une plus grande fréquence
chez les femmes ayant préalablement révélé
leur prédisposition dysimmunitaire par une autre pathologie auto-immune
: diabète de type 1, LED, polyarthrite rhumatoïde, sclérodermie.
Par exemple, 25% des diabétiques de type 1 développent
une TPP. Concernant les autres maladies auto-immunes, il n’y a
pas d’évaluation précise du risque de TPP
Conclusion
La TPP
est encore actuellement ignorée dans ses formes symptomatiquement
les plus frustes, et a fortiori lorsqu’elle est asymptomatique.
Dans ces éventualités, il n’y a pas de conséquences
immédiates liées à l’absence de diagnostic.
Par contre, la persistance fréquente d’anticorps anti-thyroïdiens
peut avoir des répercussions plus lointaines, par exemple le
développement à bas bruit d’une insuffisance thyroïdienne
fruste.
Dans ses formes symptomatiques, la conduite à tenir est résumée
dans l’arbre décisionnel ci-dessous.

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