Les résultats
de l’étude WHI 1 ont été l’occasion,
pour les médecins impliqués dans la prise en charge de
la ménopause et les stratégies de prévention, d’engendrer
une réflexion de fond : plusieurs grands principes (déjà
préfigurés depuis quelques années dans la littérature)
se sont imposés :
• La nécessité d’une pratique clinique de
la médecine fondée sur des preuves. A cet égard,
il convient d’apprendre à évaluer les niveaux de
preuves des données scientifiques et médicales à
notre disposition.
• La nécessité, pour chaque intervention envisagée,
d’en préciser systématiquement les bénéfices,
mais aussi les risques potentiels.
• La nécessité enfin d’une approche plus globale
de la ménopause, fondée sur une réflexion stratégique,
et envisageant pour chaque femme différentes options : conseils
hygiéno-diététiques, et traitements hormonaux ou
non, en fonction des symptômes envisagés.
L'évaluation
de l'impact mammaire des traitements : une double nécessité
Aujourd’hui,
on ne traite plus la ménopause, mais les symptômes de la
ménopause : ainsi les deux grandes indications actuelles des
traitements de la ménopause sont les symptômes du climatère,
et la prévention de l’ostéoporose et de ses complications.
Les traitements estrogéniques et estro-progestatifs ont longtemps
représenté les seuls traitements de la ménopause.
Ils ont, de fait, une excellente efficacité sur les troubles
fonctionnels comme les bouffées de chaleur et la sècheresse
vaginale, et améliorent la densité minérale osseuse.
De plus, l’étude WHI a permis de confirmer l’efficacité
de l’association ECE et MPA en prévention des fractures
du col du fémur.
De nombreuses études d’observation avaient fait suspecter
une augmentation du risque de cancer du sein légère, mais
significative, sous estrogènes, et un peu plus importante sous
estro-progestatifs (2, 3, 4).
Ainsi, pour Nelson 4, le risque relatif de cancer du sein est d’environ
1.2 à 1.4 chez les utilisatrices de THM par rapport aux non utilisatrices.
Cette augmentation confirmée dans l’étude WHI, doit
désormais inciter les médecins à considérer
avec la plus grande attention l’effet sur le tissu mammaire des
composés qu’ils prescrivent. Indépendamment d’une
optique de prévention du cancer du sein (qui dépasse le
cadre de cette présentation) il convient désormais de
rechercher systématiquement, et ce quel que soit le traitement
concerné, le type d’impact sur le plan mammaire.
Schématiquement, cet impact peut concerner soit le risque de
cancer du sein, soit l’effet de ce composé sur le dépistage
du cancer du sein, notamment par le biais d’une modification de
la densité mammaire radiologique.
Ainsi, l’analyse «fine» des effets mammaires du traitement
hormonal de la ménopause (THM) dans l’étude WHI
(5), a permis de montrer que l’association ECE et MPA augmentait
le risque de cancer du sein infiltrant chez les femmes traitées,
HR 1.49 (1.13-1.96) (pour les femmes adhérentes au traitement),
mais aussi, en retardait le dépistage : en effet, et contrairement
aux données antérieures portant sur des études
d’observation, dans l’étude WHI, où les femmes
sous THM et sous placebo avaient une surveillance mammaire identique
(c’est-à-dire une mammographie annuelle), les tumeurs des
femmes sous THM étaient plus volumineuses (1.7 versus 1.5 cms,
p=0.04) , et présentaient plus souvent un envahissement ganglionnaire
(25.9 versus 15.8 %, p=0.03).
De plus, au bout de 1 an, le pourcentage de femmes avec des mammographies
anormales était significativement plus élevé dans
le groupe traité que dans le groupe placebo (9.4 % versus 5.4%,
p<0.001).
Ainsi, l’évaluation de l’impact mammaire d’un
traitement devrait concerner son effet sur le risque de cancer du sein,
et son effet sur les possibilités de dépistage.
Le traitement idéal de la ménopause devrait donc :
• ne pas augmenter le risque du sein
• ni entraver son dépistage.
Quelles
sont les alternatives aux "THM" classiques ?
Schématiquement,
certaines d’entre elles sont non hormonales (6) : nous citerons
par exemple les composés à action centrale qui permettent
d’atténuer les bouffées de chaleur, comme le véralipride
(Agréal®), l’Abufène, ou encore la clonidine
(Catapressan®). La venfalaxine (Effexor®), un anti-dépresseur,
a également un effet modéré sur la réduction
des bouffées de chaleur.
De même, en prévention et en traitement de l’ostéoporose
et de ses complications, les biphosphonates tels que le risédronate
ou l’alendronate peuvent être proposés selon des
indications bien précises (6).
Parmi les composés susceptibles d’avoir un impact sur le
tissu mammaire en raison de leur affinité pour les récepteurs
stéroidiens et/ou de leur effet sur les enzymes de la stéroidogénése,
figurent essentiellement le raloxifène (Evista) et la tibolone
(Livial).
Un troisième groupe de composés, les phyto-estrogènes
mérite également d’être cité. Bien
qu’il s’agisse de supplément nutritionnels et non
stricto-sensu, de médicaments, l’engouement dont ils bénéficient
actuellement auprès des femmes, et leur parenté avec les
estrogènes justifient d’en apprécier l’impact
mammaire.
Comment
apprécier l'impact d'un composé sur le tissu mammaire ?
Idéalement,
nous devrions, pour chaque composé, bénéficier
d’études randomisées contre placebo, effectuées
pendant une durée suffisante (une durée de 5 années
paraît un minimum pour le cancer du sein) et garantissant, pour
les groupes étudiés des conditions identiques de surveillance
mammaire. Ceci permettrait d’apprécier l’effet de
ce composé, sur des critères de jugement dits «primaires»,
c’est-à-dire d’une part sur le risque de cancer du
sein, et d’autre part sur les conditions de son diagnostic (plus
ou moins précoce).
De plus, l’étude idéale devrait être spécifiquement
conçue pour étudier le risque de cancer du sein. L’évaluation
précise des facteurs de risque du cancer du sein au début
de l’étude est donc indispensable pour vérifier
la comparabilité des groupes et permettre éventuellement
un ajustement. Outre les facteurs de risque classiques (familiaux, histologiques,
hormonaux) d’autres facteurs s’individualisent actuellement.
Ainsi, une densité mammaire radiologique élevée
initialement (avant la mise en route du traitement) constitue probablement
un facteur de risque indépendant et dont l’effet serait
notable, bien que la signification en soit encore incomplètement
comprise (7)
Toutes ces conditions étant évidemment fort difficiles
à réunir, l’impact mammaire d’un composé
est en fait actuellement évalué sur un faisceau d’arguments
portant sur des critères de jugement plus indirects :
• Dans les études pré-cliniques, on peut apprécier
l’effet du composé sur des cultures de cellules mammaires
normales ou tumorales in vitro (effet sur la prolifération des
cellules, sur l’apoptose, ou sur les enzymes de la stéroidogénèse).
D’autres études portent sur l’effet des composés
sur la prévention ou le traitement de tumeurs mammaires induites
par des carcinogènes chez l’animal in vivo.
• Les études ex-vivo chez la femme consistent à
prélever du tissu mammaire avant et après administration
de ce composé pendant quelques semaines et à comparer
différents paramètres, tels que des index de prolifération
par exemple.
Ces études apportent de précieux renseignements sur l’effet
mammaire des composés, mais sont très rares compte tenu
de la difficulté d’accès du tissu mammaire.
• Les études cliniques porteront sur d’autres facteurs
traduisant un impact mammaire comme la survenue de mastodynies,ou la
modification de la densité mammaire radiologique.
• Enfin, les études épidémiologiques d’observation,
qu’ils s’agissent d’études transversales, de
cohorte,ou d’études cas-témoins, évaluent
le risque de cancer du sein dans des populations de femmes traitées,
par comparaison à des femmes sans traitement : leur analyse devra
impérativement tenir compte des biais de sélection, de
prescription, et de surveillance, notamment.
Le
Raloxifène
Le raloxifène
est un Modulateur Sélectif des Récepteurs aux Estrogènes
(SERM) de 2ème génération : ce composé a
une activité de type agoniste (c’est-à-dire qui
reproduit les effets des estrogènes) sur l’os et les cellules
endothéliales, et de type antagoniste sur le sein et l’endomètre.
Son effet sur le tissu osseux est à l’origine de son indication
actuelle dans le traitement et la prévention de l’ostéoporose
chez la femme ménopausée. (8, 9). Ce composé n’a
pas en revanche d’efficacité sur les symptômes du
climatère. Il augmente d’ailleurs parfois modérément
les bouffées de chaleur.
Sur des cellules mammaires tumorales, dont la prolifération est
fortement stimulée par l’estradiol, le raloxifène
exerce un effet anti-prolifératif puissant (10).
D’autre part, le Raloxifène inhibe la croissance des tumeurs
mammaires stimulées par les estrogènes, dans les modèles
«thérapeutiques» (sur des tumeurs déjà
constituées) et dans des modèles «préventifs»
: son effet est toutefois moins important que celui du Tamoxifène
(11, 12).
D’autre part, dans l’essai randomisé contre placebo
MORE, qui testait l’efficacité du Raloxifène en
prévention du risque de fractures osseuses chez 7 705 femmes
ostéoporotiques, le risque de cancer du sein (qui constituait
un objectif secondaire de l’essai) a été évalué
(13).
Après un suivi moyen de 40 mois, a été retrouvé
une diminution du risque de cancer du sein invasif de 76 % chez
les femmes sous raloxifène par rapport au placebo : RR 0.24 (0.13-0.44).
La diminution du risque concernait les cancers hormono-dépendants,
et était d’autant plus importante que les femmes avaient
initialement des taux d’estradiolémie élevés
(14).
Il est évidemment prématuré de conclure à
un effet préventif du Raloxifène sur le risque de cancer
du sein, car l’étude MORE n’avait pas été
conçue initialement comme un essai de prévention du cancer
du sein.
Citons enfin, quelques études qui ont apprécié
l’effet du raloxifène sur la densité mammographique
: celle-ci, d’après des données préliminaires,
ne semble pas s’accentuer sous raloxifène, c’est-à-dire
qu’elle ne se modifie pas, ou a tendance à diminuer, ce
qui facilite le dépistage mammographique (15, 16).
La
Tibolone
Il s’agit
d’un stéroide de synthèse, qui présente une
action estrogènique faible, androgènique, et progestative,
en fonction des tissus considérés. La tibolone se comporte
comme une «pro-drogue» qui est convertie dans l’organisme
en plusieurs métabolites. Les dérivés 3a et 3b,
qui circulent sous forme sulfatée inactive, ont une affinité
pour le récepteur des estrogènes. Un troisième
métabolite, le composé delta 4, présente une affinité
pour le récepteur des androgènes et de la progestérone
(17).
La Tibolone est indiquée dans le traitement des symptômes
fonctionnels de la ménopause : Outre son efficacité sur
les bouffées de chaleur, son métabolisme partiel en un
dérivé androgènique lui confère un effet
bénéfique intéressant sur les troubles de l’humeur
et la sexualité (18,19).
Bien que la tibolone améliore la densité minérale
osseuse, ce composé n’a pas actuellement d’AMM en
prévention de l’ostéoporose en France.
L’impact de la tibolone sur le tissu mammaire humain reste encore
incomplètement élucidé en raison de la complexité
de son métabolisme tissulaire et périphérique (20).
Nous disposons cependant de données pré-cliniques :
La tibolone et son dérivé Delta 4 diminuent la prolifération
des cellules mammaires humaines normales en absence et en présence
d’estrogènes et augmentent l’apoptose des cellules
mammaires cancéreuses (21).
Sur la prolifération des cellules cancéreuses, l’effet
dépend du type de modèle, et de l’absence ou de
la présence d’estrogènes. Comme d’autres progestatifs,
en absence d’estrogènes, la tibolone stimule faiblement
la prolifération des cellules MCF7 ( 22). En présence
d’estrogènes, son effet est controversé : stimulant
pour Lippert ( 23) mais inhibiteur pour Kloosterboer (22).
De nombreux travaux ont par ailleurs établi, in vitro, une action
modulatrice de la tibolone sur l’activité d’enzymes
impliquées dans la stéroidogénèse : la tibolone
et ses métabolites diminuent la synthèse des estrogènes
(24).
Les études de tumorigènèse animale, in vivo, retrouvent
un effet anti-tumoral de la tibolone aussi bien dans les modèles
thérapeutiques que dans les modèles prophylactiques, où
l’effet préventif est retrouvé même aux doses
les plus faibles (22).
En clinique, la tibolone induit moins de mastodynies que certains THM
(18, 25).
Enfin, plusieurs études, dont l’étude randomisée
de Lundstrom (25), ont retrouvé un effet favorable de la tibolone
sur la densité mammaire radiologique, qui n’est pas modifiée,
alors qu’elle est augmentée nettement par certains THM
estro-progestatif.
On ne disposait que de peu de données sur le risque de cancer
du sein sous tibolone.
Récemment, la Million Women Study (26), une étude portant
sur plus de 1 million de femmes qui participaient à un programme
de dépistage du cancer du sein au Royaume Uni, a permis d’évaluer
le risque de cancer du sein sous différents types de composés,
dont la tibolone.
Dans cette étude d’observation, le risque de cancer du
sein est augmenté pour les utilisatrices de THM.
Il est retrouvé pour les estrogènes seuls à 1.3
(1.21-1.4), pour les estro-progestatifs à 2.0 (1.88-2.12), et
pour la tibolone à 1.45 (1.25-1.68). Le risque de cancer du sein
sous estrogènes et sous tibolone est significativement inférieur
à celui conféré par les estro-progestatifs. Enfin,
le risque de cancer du sein re-diminue très vite à l’arrêt
des THM : les utilisatrices antérieures retrouvant un risque
relatif significativement non différent des non-utilisatrices.
Si l’augmentation du risque de cancer du sein sous estrogènes
et estro-progestatif était connue, ces évaluations récentes
concernant la tibolone constituent des données nouvelles.
La Million Women Study (MWS) porte sur une population très importante,
ses résultats on été ajustés sur de nombreux
facteurs de risque et elle tient compte à la fois des cancers
du sein dépistés et d’intervalle. Il s’agit
cependant d’une étude d’observation, dont les résultats
doivent être discutés avec rigueur.
Ainsi, l’amplitude des risques relatifs (tant pour les estrogènes
que pour les estro-progestatifs) y apparaît nettement supérieure
à celle des risques relatifs retrouvés antérieurement
dans différentes études et méta-analyses, et surtout
dans l’étude WHI . Rappellons que le bras de la WHI concernant
les estrogènes seuls chez les femmes hysterectomisées
est toujours en cours).
Ceci doit faire discuter d’une part un biais de dépistage
(les femmes sous THM et sous Tibolone ont peut-être bénéficié
d’examens plus fréquents que les femmes non traitées)
et un biais de sélection. La fréquence des mammographies
et des cancers du sein d’intervalle n’est pas mentionnée
dans l’étude.
Concernant la tibolone, il conviendrait bien sûr d’éliminer
également un biais de prescription. Compte tenu de ses particularités
(moindre fréquence des mastodynies induites, et moindre effet
sur la densité mammaire radiologique) la tibolone n’a-t-elle
pas été prescrite préférentiellement à
des femmes présentant des seins radiologiquement denses, ou des
antécédents de mastopathies à haut risque ?
Dans la MWS, la densité mammaire radiologique initiale n’a
pas été prise en compte, et le questionnaire recherchait
seulement une biopsie mammaire antérieure sans plus de précision.
Il serait donc certainement souhaitable d’apprécier l’effet
de la tibolone sur le risque de cancer du sein dans des études
randomisées, prenant en compte l’ensemble des facteurs
de risque du cancer du sein, et notamment la densité mammaire
initiale.
La médiatisation des risques mammaires des THM a déjà
conduit à une diminution des prescriptions des THM. On peut prédire
en conséquence, une augmentation de la consommation de produits
parallèles et de suppléments nutritionnels, en vente libre.
Ainsi, les phyto-estrogènes posent un problème particulier
: il s’agit d’isoflavones extraits du soja, et commercialisés
sous de multiples formes (qu’il est impossible de comparer entre
elles) sans que l’on puisse toujours en garantir la composition
exacte. Certaines préparations présentent une efficacité
modérée sur la réduction des bouffées de
chaleur. Les phyto-estrogènes n’ont pas en revanche d’efficacité
reconnue en prévention de l’ostéoporose.
Leur parenté avec les estrogènes doit impérativement
faire suspecter un impact mammaire (27). Celui-ci n’a jamais été
réellement étudié in vivo chez la femme, et ne
saurait être déduit, ni des études d’observation
portant sur des femmes Asiatiques consommant du soja, ni sur les études
de recherche in vitro portant sur des composés très bien
caractérisés comme la génistéine et la daidzéine.
Au même titre que les alternatives au THM, leur impact mammaire
devra être évalué.
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