En dépit
de l’apparente latence clinique, la grossesse (comme la période
du post-partum) constitue une épreuve pour la glande thyroïde.
Celle-ci possède d’importantes capacités d’adaptation
qui lui permettent dans l’ensemble de faire face à l’accroissement
des besoins hormonaux, à l’appauvrissement de la charge
en iode. Mais des déséquilibres sont possibles, ce qui
n’est pas sans conséquence sur la situation maternelle
et fœtale.
Les intérêts actuels de cette thématique concernent
:
•l’authentification en Europe Occidentale d’une carence
en iode relative des femmes enceintes
•les modifications du statut immunitaire de la grossesse et le
rôle péjoratif des anticorps anti-thyroïdiens maternels
•la fréquence des hypothyroïdies maternelles du début
de la grossesse, et leur effet délétère sur le
pronostic intellectuel du fœtus
•l’opportunité de la mise en place d’un dépistage
des dysfonctions thyroïdiennes au cours de la grossesse, et d’une
supplémentation iodée systématique.
Modifications
de la physiologie thyroïdienne au cours de la grossesse
Mécanismes
Elles sont
la conséquence de trois facteurs essentiels (figure 1) :
Facteurs de la goitrogénèse au cours de la grossesse
•l’hyperoestrogénie
est responsable d’une augmentation des protéines de transport,
notamment de la TBG (sa synthèse s’accroît, tandis
que se réduit son catabolisme du fait de sa glycation accrue).
De ce fait, s’accroissent les besoins en hormones thyroïdiennes,
ce qui conduit la thyroïde à augmenter sa production d’au
moins 40 % au 1er mois, de 75 % au 3 ème mois.
•la diminution de la disponibilité en iode. Dans le même
temps où la thyroïde est sollicitée pour accroître
sa production, la quantité d’iode se réduit du fait
de la fourniture d’iode au fœtus (par passage transplacentaire),
de l’augmentation de la clairance rénale de l’iode
(elle est physiologiquement de 30 ml/mn et s’accroît significativement,
parallèlement à la filtration glomérulaire). On
a reconnu récemment aussi le rôle délétère
des oestrogènes sur l’activité du symporteur de
l’iodure, lequel assure le transport actif de l’iode et
du sodium, depuis le secteur vasculaire jusqu’à l’intérieur
des cellules vésiculaires.
•enfin l’effet thyréostimulant de l’HCG placentaire.
Du fait de son homologie avec les autres hormones glyco-protéiques
(LH, FSH et TSH) dont la sous-unité alpha est commune, l’HCG
se lie au récepteur de la TSH. Elle stimule par conséquent
la croissance de l’épithélium thyroïdien et
les différentes étapes de la production hormonale.
On évoque aussi le rôle d’un autre élément
: l’importante activité de la désiodase placentaire
(désiodase de type III, plus active sur la T3 que sur la T4).
Celle-ci contribue à l’inactivation hormonale (mais surtout
dans l’unité foeto-placentaire).
Modifications hormonales
En liaison
avec la TBG accrue, les concentrations des formes totales d’hormones
thyroïdiennes (T4, T3) augmentent, très précocement
dès le début de la grossesse, et resteront élevées
durant les six mois qui suivent l’accouchement. En revanche, il
y a peu de modification des concentrations des formes libres (FT4, FT3)
qui restent sensiblement normales tout au long de la grossesse, avec
quand même une réduction relative des concentrations hormonales
(de l’ordre de 20 à 30 %) du fait de l’hémodilution,
de la carence en iode et sans doute pour des raisons méthodologiques
(l’hypothyroxinémie est moins nette lorsque le dosage est
effectué par méthode d’équilibre de dialyse).
La TSH s’abaisse au premier trimestre, et parfois jusqu’au
début du second trimestre, en miroir de l’accroissement
de l’HCG placentaire (une augmentation de l’HCG de 10.000
U/ml réduit la TSH de 0,1 mU/ml). En pratique, 10 à
20 % des femmes enceintes ont en début de grossesse une diminution
de la TSH. A ce stade, une hyperthyroïdie ne saurait être
reconnue que par l’accroissement des concentrations de FT4 et/ou
FT3. En fin de grossesse, peut se démasquer une augmentation
discrète de la TSH.
Modifications
du volume thyroïdien
L’accroissement
du volume thyroïdien au cours de la grossesse est une notion connue
depuis l’Antiquité. Elle a été authentifiée
et quantifiée par l’échographie. A Bruxelles, Glinoer
et coll ont montré que le volume thyroïdien s’accroît
chez 80 % des femmes enceintes : de 20 à 130 %, en moyenne de
30 %. Ceci est lié à l’action de l’HCG placentaire,
éventuellement d’autres hormones trophiques (comme les
oestrogènes, l’hormone de croissance et l’IGF1, et
la TSH en fin de grossesse). Contribue aussi à l’accroissement
du volume thyroïdien la réduction du contenu intra-thyroïdien
en iode.
Vulnérabilité
thyroïdienne au cours de la grossesse
Ces modifications
habituelles au cours de la grossesse traduisent-elles un état
adaptatif ou déjà une situation de déséquilibre
?
Deux facteurs peuvent contribuer à détériorer ce
fragile équilibre :
•la carence iodée de la grossesse. Selon l’OMS, il
y a carence en iode lorsque l’iodurie médiane d’une
population est inférieure à 100 µg/l, avec plus
de 20 % de valeur à moins de 50 µg/l. L’apport optimal
en iode recommandé durant la grossesse est de 175 à 200
µg/jour. Or l’enquête menée à Bruxelles
par Glinoer en 1993, avait révélé que 43 % des
femmes ont une iodurie inférieure à 50 µg/l ;
seules 15 % des femmes avaient une iodurie supérieure à
100 µg/l.
Des constatations analogues ont été faites par Caron et
coll à Toulouse, où 75 % des femmes enceintes avaient
une excrétion d’iode inférieure à 100 µg/l,
avec une médiane de 50 µg/l ; 12 % des femmes enceintes
avaient une iodurie à 20 µg/l. Cet effet est très
dommageable pour la situation thyroïdienne de la mère et
aussi du fœtus. Il est établi qu’une supplémentation
iodée (IK : 100 µg/jour) et susceptible de réduire
à la fois le volume thyroïdien maternel et de l’enfant
nouveau-né.
•une auto-immunité anti-thyroïdienne attestée
par la présence d’anticorps anti-thyroïdiens circulants
(surtout anti-thyropéroxydase) est présente chez environ
10 % des femmes adultes en âge de procréer. La présence
de titre élevé d’anticorps anti-thyroïdiens,
en l’absence de goitre et de signe de dysfonction thyroïdienne,
définit la situation de thyroïdite auto-immune asymptomatique.
Cette auto-immunité s’atténue discrètement
au cours des 2ème et 3ème trimestres de la grossesse (période
de tolérance immunitaire) mais s’accroît durant la
période du post-partum. La présence d’anticorps
anti-thyroïdiens au 1er trimestre est un facteur qui prédispose
à la survenue d’hypothyroïdie précoce, et au
risque de thyroïdite du post-partum.
Situations
pathologiques : conduite pratique
Goitre
simple
Il s’agit
par définition des situations d’hypertrophie thyroïdienne
diffuse, non inflammatoire, non cancéreuse et normofonctionnelle
du parenchyme thyroïdien. La survenue du goitre est favorisée
par le sexe féminin, une prédisposition génétique,
et la carence en iode relative. Nul surprise dès lors de constater
habituellement une aggravation du volume thyroïdien du fait de
la réduction de la disponibilité en iode et de la stimulation
par l’HCG placentaire. La grossesse prédispose aussi à
l’augmentation et au remaniement nodulaire du parenchyme thyroïdien.
Faut-il traiter ? Il n’y a pas de gène à supplémenter
par l’hormone thyroïdienne (exemple : levothyroxine 75 à
100 µg/jour), qui stabilise ou réduit le volume du
goitre. La médication agit d’une part en diminuant la concentration
de TSH, d’autre part par un freinage direct des cellules thyroïdiennes.
Potentiellement, l’hormone thyroïdienne qui réduit
la TSH et l’activité du symporteur de l’iodure, est
susceptible d’inhiber la pénétration intra-thyroïdienne
de l’iode et d’aggraver le déficit en iode de la
glande thyroïde. L’iodure de sodium, l’association
iodure de sodium et de levothyroxine, devraient être prochainement
disponibles et permettre une correction plus physiopathologique de la
goitrogénèse liée à la grossesse.
Nodule
thyroïdien
Environ
1 à 2 % des femmes jeunes, en âge de procréer sont
porteuses d’un nodule thyroïdien palpable. Si parmi ces nodules,
la proportion des cancers est de 5 à 10 %, environ une femme
enceinte sur 1000 aurait par conséquent un nodule cancéreux
palpable.
En dépit des impressions initiales, liées à des
biais de sélection, il ne semble pas que la proportion de nodules
cancéreux soit plus importante durant la grossesse, ni que la
grossesse soit un facteur d’aggravation du pronostic. L’évaluation
se fonde comme traditionnellement sur les taux de TSH, l’évaluation
échographique et le recours à la ponction pour étude
cytologique. Il est recommandé d’intervenir chirurgicalement
au 2 ème trimestre pour opérer les nodules cliniquement
ou cytologiquement suspects (figure 2).
Schéma de surveillance et de prise en charge thérapeutique
des nodules thyroïdiens découverts au cours de la grossesse
Hypothyroïdie
et grossesse
On estime
à plus de 2 % la proportion des femmes enceintes atteintes d’hypothyroïdie.
Cette situation a longtemps été négligée,
car il était admis qu’il n’y avait pas de passage
transplacentaire des hormones thyroïdiennes et que le fœtus
assurait lui-même sa propre production hormonale à partir
du 2 ème mois. En réalité les études de
Morreale-de-Escobar et coll ont authentifié un passage transplacentaire
des hormones thyroïdiennes. Celui-ci est indispensable, notamment
au début de la grossesse pour assurer une parfaite ontogénèse
cérébrale. Très impressionnante est l’étude
de Haddow (1999) qui démontre que les enfants nés de mère
ayant une hypothyroïdie précédant la grossesse ont
un quotient intellectuel (QI) réduit de 7 points lorsqu’il
est évalué entre 7 et 10 ans. Si la mère avait
une TSH élevée au 2 ème trimestre, le QI des enfants
entre 7 et 9 ans est réduit de 4 points. La supplémentation
maternelle par l’hormone thyroïdienne a un effet protecteur.
Plus débattu est le rôle délétère
des anticorps anti-thyroïdiens maternels. On a fait état
d’une réduction du QI des enfants de 10 points, lorsqu’ils
sont nés de mère ayant des titres d’anticorps anti-thyroïdiens
accrus à la 28 ème semaine. Mais il n’est pas exclu
que cette situation était liée à une plus grande
prédisposition à l’hypothyroxinémie maternelle
au cours de la grosssesse.
En pratique, si l’hypothyroïdie est connue, et qu’une
grossesse est souhaitée, il faut assurer un équilibre
hormonal aussi parfait que possible avant la conception. De plus, il
faut majorer l’apport en hormones thyroïdiennes en pratique
de 30 % dès que le diagnostic de grossesse est connu, car le
besoin en hormones s’accroît chez environ 80 % des femmes
enceintes, dans une proportion en réalité variable qui
peut excéder 50 %. Il faudra poursuivre la surveillance tous
les 2 mois de la FT4 et de la TSH, et adapter en conséquence
l’apport hormonal.
Ne sont pas résolus l’opportunité d’un dépistage
systématique de l’hypothyroïdie au cours de la grossesse,
ses modalités, le moment de sa mise en œuvre, son financement…
Malgré tout, dès à présent, il est hautement
recommandé d’effectuer une détermination hormonale
chez les femmes ayant des antécédents personnels ou familiaux
de thyropathie.
Hyperthyroïdie et grossesse
Cette situation
concerne environ 2 à 3 % des grossesses. Elles résultent
surtout de l’hyperthyroïdie gravidique transitoire, et de
la maladie de Basedow.
L’hyperthyroïdie gravidique ou gestationelle transitoire,
s’explique aussi par l’action thyréostimulante de
l’HCG placentaire. Si la baisse de TSH s’élève
jusqu’à 20 % des grossesses, l’augmentation de la
T4 libre est constatée dans environ une grossesse sur 40 ou 50.
Dans cette situation, des signes cliniques de thyrotoxicose sont constatés
une fois sur deux, une augmentation du volume thyroïdien est possible,
mais il n’y a pas d’atteinte oculaire, pas d’accroissement
du titre des anticorps anti-récepteurs de TSH. L’évolution
est spontanément régressive entre le 3 ème et le
5 ème mois de la grossesse. La prescription d’anti-thyroïdiens
est ordinairement inutile et non souhaitable. On peut s’aider
d’une médication bétabloquante si les signes sont
invalidants.
Une situation particulière est constituée par les vomissements
incoercibles de la grossesse (hyperemesis gravidarum). Une hyperthyroïdie
est constatée dans 2/3 des cas. Elle est assez bien corrélée
avec les taux de TSH, et la gémellarité. Une perte de
poids, (supérieure à 5 %), des signes de déshydratation,
des désordres hydro-électrolytiques justifient l’hospitalisation.
Des altérations fonctionnelles hépatiques sont constatées
une fois sur 5.
Si les mesures symptomatiques s’avèrent peu efficaces,
la prescription d’anti-thyroïdiens est proposée, à
posologie modeste, réduite dès que possible, car elle
n’est pas sans conséquence sur la fonction thyroïdienne
fœtale.
On a décrit des cas d’hyperthyroïdies gestationnelles
familiales, prolongées tout au long de la grossesse, liées
à une mutation du récepteur de la TSH, électivement
hyperaffine pour l’HCG.
Les grossesses s’observent dans près de 1% des maladies
de Basedow, des femmes en âge de procréer. L’hyperthyroïdie
est susceptible de s’aggraver au 1er trimestre (rôle de
l’HCG) et de s’atténuer au delà (atténuation
de l’auto-immunité liée à la grossesse).
De ce fait le traitement peut être interrompu dans près
d’1/3 cas au 3 ème trimestre.
Au plan thérapeutique, on recourt ordinairement aux dérivés
du thiouracile (PTU, Basdène“), doués d’un
plus faible passage transplacentaire, et pour lesquels n’ont pas
été décrit d’effet tératogène.
Les aplasies du cuir chevelu, ou autres malformations (omphalocèle,
hernie diaphragmatique, atrésie des choanes, fistule trachéo-oesophagienne…)
ont été constatées très exceptionnellement
sous carbimazole (Néomarcazole“), sans qu’on sache
si ces manifestations très rares et non spécifiques sont
imputables à la médication, à l’hyperthyroïdie
elle-même, ou de survenue fortuite. Dans tous les cas, on s’assure
de la posologie minimale du traitement, sans recourir à l’adjonction
d’hormones thyroïdiennes et sous surveillance de l’état
hormonal (FT3, FT4 et TSH) et immunitaire (anticorps anti-récepteurs
de la TSH). S’il existe des anticorps anti-récepteurs de
la TSH, s’impose la recherche de signes de dysthyroïdie transplacentaire
: évaluation du rythme cardiaque et du développement fœtal,
avec une attention toute particulière pour le volume échographique
de la thyroïde du fœtus. Cette surveillance est également
indispensable chez les anciennes basedowiennes, dont l’hyperthyroïdie
a été réduite par la chirurgie ou l’iode
131, lorsqu’elles conservent des titres accrus d’anticorps
anti-récepteurs de la TSH. Il faut aussi porter une attention
à la situation thyroïdienne de l’enfant nouveau-né
: volume thyroïdien, détection et prise en charge thérapeutique
des maladies de Basedow néo-natales. Le passage dans le lait
des anti-thyroïdiens est modeste, n’altère pas en
pratique la fonction thyroïdienne du fœtus (ce que peut vérifier
la surveillance des taux de TSH), si bien que la lactation est autorisée.
Etat du passage transplacentaire des hormones, des anticorps
et des médicaments

Conclusion
Même
si elle ne s’exprime pas avec éloquence, la thyroïde
est soumise à rude épreuve au cours de la grossesse, et
particulièrement si elle est fragilisée par une prédisposition
génétique, la présence d’anticorps anti-thyroïdiens
ou une carence en iode. Les conséquences, les moyens de détection
et la prévention de cette souffrance thyroïdienne sont encore
imparfaitement évalués. D’ores et déjà
doivent être formulées un certain nombre de recommandations
pratiques :
•il faut favoriser l’apport en iode aux femmes enceintes.
Peuvent y contribuer la consommation de produits de la mer, le choix
du mode de cuisson (en papillotte, au four à micro-ondes), l’utilisation
de sel marin enrichi en iode (sel La Baleine, sel Cérébos
iodé). Il faudra dès que possible assurer une supplémentation
médicamenteuse chez les sujets à risques.
•la surveillance de la TSH est hautement souhaitable avant la
conception, ou au moins au 1er trimestre de la grossesse en cas de goitre,
d’antécédent personnel ou familial de thyropathie.
•il faut explorer par cytoponction les nodules cliniquement ou
échographiquement suspects découverts lors de la grossesse.
•l’augmentation de la posologie du traitement hormonal d’environ
30 % est à recommander dès le début de la conception
chez les hypothyroïdiennes soumises au traitement substitutif.
•la grossesse est possible chez les basedowiennes (et les anciennes
basedowiennes) mais au prix d’une étroite coopération
entre endocrinologue, généraliste, obstétricien
et pédiatre, si persistent chez la mère des titres accrus
d’anticorps anti-récepteurs de la TSH.
•ni le traitement par l’hormone thyroïdienne, ni même
les anti-thyroïdiens de synthèse ne constituent des contre-indications
à l’allaitement.
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